Kessel

Neuf cartes postales

Ou pourquoi c'est bien parfois d'écouter toujours la même chose

Track Up
2 min ⋅ 16/10/2026

Salut Emma,

Comme je te comprends ! Moi aussi je me fatigue de la musique en fond. Et pourtant c'est un fan de musique ambient qui te dit ça. Et même si j'en écoute beaucoup en travaillant, je préfère aussi le silence dans certains cas.

Alors oui, l'ambient est pensé comme quelque chose qu'on écoute distraitement, mais elle n'est pas pensée pour tous les instants. Elle se prête très mal à la pratique du sport, la conduite ou le bricolage par exemple. Le bruit couvre toute la musique. Dans ses premières ébauches de définition, l'ambient se veut une musique méditative, contemplative ou réflexive mêlée au son de l'environnement dans lequel on l'écoute.

C’est pour cela que j’ai beaucoup d’affection pour l’album Music for Nine Post Cards de Hiroshi Yoshimura. Quand j'ai découvert ce disque, j’ai tout de suite adoré ce son électronique minimaliste à l’extrême. Beaucoup de morceaux ne sont que des notes de synthé sur des nappes. Cette simplicité, cette économie de moyens pousse à être attentif au moindre bruit même si parfois cela donne une ambiance inquiétante.

Je n’ai appris que bien plus tard l’histoire derrière cet album. Il s’inscrit dans le mouvement du kankyō ongaku qu’on pourrait qualifier comme “ambient à la japonaise” mais avec un accent sur la notion d’environnement sonore. Voici par exemple ce qu’en disait Satoshi Ashikawa, un autre acteur de la scène kankyō :

« il ne fait aucun doute que notre époque - dans laquelle nous sommes inondés de sons - est sans précédent dans l'histoire (...) Actuellement, les niveaux de son et de musique dans l'environnement ont clairement dépassé la capacité de l'homme à les assimiler, et l'écosystème auditif commence à s’effondrer »

Un commentaire qui pourrait très bien décrire notre quotidien en 2026. Et pourtant, il émerge au début des années 80.

Le disque de Yoshimura est avant tout pensé comme design sonore pour un musée d’art contemporain de Tokyo. Mais même en dehors, sa musique semble garder tout son sens. Une écoute discontinue certes, mais intentionnelle.

Changement contractuel

Comme tu le décrivais dans ton dernier mail, j’ai aussi une attention particulière dans mon écoute. Si je ne me tourne pas forcément vers le support physique, j’ai par contre tendance à retourner vers des artistes que je crois déjà connaître. Est-ce que les morceaux que j’aimais il y a des années sonnent encore ? Que font-ils maintenant ?

C’est d’ailleurs pour cela que j’ai beaucoup d’affection pour des artistes comme Ryūichi Sakamoto, David Bowie ou des groupes comme les Arctic Monkeys ou King Gizzard and the Lizard Wizard. Leurs musiques changent avec eux. Comme nous, ils ont des phases dans leur vie. Et forcément ça se traduit en disque.

Le cas des Arctic Monkeys, il est frappant de voir comment ils sont passés d’un premier disque de pur rock anglais à un autre plus desert rock (Humbug) ou dernièrement de la soul music classieux de blanc (The Car). Ils ne font quasiment jamais deux fois la même chose et l’époque des cool kids de l’ère Myspace est bien loin. Personnellement, j’aime beaucoup, sans doute parce que j’ai un peu grandi en même temps que ce groupe. Mais je plains les fans qui n’ont pas suivi et doivent se retrouver un peu désemparés en concert.

Un groupe qui n’a pas ce problème, c’est King Gizzard and the Lizard Wizard. Le changement est presque contractuel entre eux et leurs fans. Ces Australiens sortent en moyenne un disque par an depuis 2012. Ils ont même allé jusqu’à cinq en 2022. Ce stakhanovisme vient du fait que ces musiciens jamment beaucoup et surtout adorent expérimenter. Si leurs premiers albums restent dans une veine psyché rock (comme ci-dessus), d’autres louchent sur le métal, la musique électronique ou le jazz.

C’est vertigineux. Et pour s’en convaincre, je recommande ce site de fans où on peut trouver toutes les stats de morceaux joueés en concert, tous les disques (même les bootlegs) sortis, les collab’… Le tout trié, classé et annoté. J’aime beaucoup les sections “What to listen to next” des fiches. On peut comme ça découvrir leur discographie en cliquant sur des liens comme “If you want to hear another clean, dense sounding album dealing with themes of parenthood” (“Si vous voulez un autre album propre et dense traitant des thèmes de la parentalité”) ou encore “If you want the same amount of energy and less heaviness is okay” (“Si vous voulez la même quantité d'énergie et moins de lourdeur, c'est ok”)

Soyons honnêtes, il y a un côté fourre-tout qui peut être gênant. Par exemple sur Omnium Gatherum, ils commencent avec un morceau de 18 minutes où on a une intro soul qui enchaine avec de la grosse guitare façon hard rock. Tout le reste du disque est à l’avenant. J’aime beaucoup mais je comprends qu’on ne soit pas client. Mais souvent, il y a une cohérence comme dans leurs albums K.G et L.W. basés sur certaines contraintes de composition qui donnent un côté oriental très surprenant.

Peut-être qu’au fond, j’aime pouvoir dire à mes proches que j’écoute toujours la même chose, sans que ce soit totalement vrai ou faux.

Hadrien

Track Up

Par Emma et Hadrien

Derrière Track Up vous pouvez retrouver Hadrien qui aime faire des podcast sur son temps libre, pour parler jeu dans Ludologie, musique dans Piste suivante, ou encore politique dans Restons Polis et Emma graphiste passionnée de musique et co fondatrice du label Cheval Blanc Records.